LE JOUR OÙ LE TEMPS ME RATTRAPA

Je savais bien qu’il me suivait, lent et invisible, assurant de son regard sombre et insensible chacun de mes pas, les fixant dans la terre un par un, gravant ainsi ses desseins occultes et si sévères dans la voie qu’il m’avait tracée…
Je ne pouvais pas l’ignorer… Je sentais sur moi son ombre lourde, ce poids froid à l’odeur de châtaignes pourries et de tombeau tout frais.

J’avançais… Droit devant… Me concentrant sur ce long sentier qui se déployait sans aucune limite.  Son souffle court qui venait mourir dans le creux de mon cou m’ordonnait d’accélérer. Il était le vent qui gonflait mes voiles…

J’avançais… La tête haute, et les bras tendus pour toucher l’horizon qui s’étalait juste en face de moi. Il me semblait à la fois infini et multiple. Et si beau, avec ses teintes douces du soleil de l’aube, ses équipages habillés de printemps naviguant à vue… Cette force inflexible me tirait à elle, comme les rêves qui, au milieu de la nuit, s’accrochent irrésistiblement à la Lune.  Je voulais oublier ce prince obscur et invincible que le hasard perfide avait glissé dans mon dos, ce monstre qui me poussait sans cesse.

Alors j’ai marché… J’ai même couru, tant que j’ai pu… Pour ne pas tomber, j’imaginais des histoires à dormir debout. Et je m’inventais des armes faites d’épines de rose et de lianes mortes.
J’ai marché… Encore…Imaginant, naïve, réduire la distance qui me séparait de mon but…

Le paysage changea subitement… Les couleurs contrastées du printemps s’étaient fondues dans une harmonie de cannelle et de grenadine… La lumière s’affaissait, et l’air sans chaleur se matérialisait en minuscules gouttes glacées…
Ma peau frémissait mais l’hiver ne m’atteignait pas. La fatigue perçant mon crâne, je décidai de sortir de mon itinéraire pour m’asseoir un peu dans l’herbe qui hibernait désormais…

J’entendis alors une voix fascinante derrière moi… « Tu ne me vois pas, mais je suis là… Et je me prends au piège dans ta chevelure de perles et d’argent … Je creuse mes chemins tout autour de tes yeux… »
Ces mots tapaient dans ma poitrine… « Si je m’acharnais à chercher, je trouverais désormais dans les plis de ta chair, le secret de mes morsures… »
Chacun de mes muscles me crièrent de faire demi-tour… Mes pieds, cloués au sol, ne purent bouger…

Il se tenait là devant moi… Impalpable, indescriptible…
Il avait cet air arrogant qu’ont ces gens qui attendent demain comme un véritable présent…
Il s’agenouilla près de moi et me demanda : « Tu t’es perdue ?»
Je n’avais pourtant quitté la route que pour m’assoupir un peu…

J’essayais de fouiller son regard pour y découvrir quelques indices, un signe de ce qu’il me réservait, mais je n’y trouvais que du fer et du plomb… Il attrapa mon menton et m’embrassa…

Ses lèvres avaient le goût de l’acier, celui du sang dans ma bouche assoiffée…Son parfum humide remontait le long de mes narines…
Juste au-dessous de moi, le sol s’évanouissait en un espace noir et impénétrable, secoué par des ondes blanches et épaisses qui trainaient dans leur sillage des bruits étranges, des chants en lambeaux…

L’angoisse m’avait quittée, remplacée par la tristesse mêlée à une colère sourde… Une fureur enivrée par ces échos insondables qui résonnaient maintenant partout… Des extraits de vie pure qui hurlaient de n’avoir été vécues…Je devinais que c’était bientôt à mon tour de les rejoindre.

Les heures ne se comptaient plus puisqu’il était là, près de moi, à boire mes larmes de rage…
Après tout… J’avais passé mes jours et mes nuits à inventer des histoires de grand méchant loup, de sorcière alors qu’un démon m’avait hantée tout le long… Je n’avais plus qu’à attendre, et rester là, à l’entendre me décomposer jusqu’au dernier de mes os.

Je m’abandonnais à mes pensées lorsque mes doigts accrochèrent une masse brûlante et ferme… Sans hésiter, je la saisis, et le cognai avec… Une fois, deux fois… À la troisième, il lâcha son emprise, le corps renversé en arrière… Les yeux froids dans le vide… Il s’enfonça dans les remous habités, qui tressaillirent à son arrivée. Et j’ai écouté les sourires esquissés, lorsque, à s’en régaler, ces nuées  d’épouvante dévoraient leur vengeance.

Les perspectives avortées, le parcours avalé, je n’avais plus aucune raison d’avancer… Surprise par mon audace, et heureuse de cette issue imprévisible, je ne m’en trouvais pas moins désœuvrée… Et je n’avais même plus le temps à tuer…

©Emilie BERD 2 octobre 2017

 

L’Ange Egaré

Tous les jours, installé à la même place, il m’attendait, assis sur le banc de pierre, au centre du parc déserté.

Je posais ma tête, lourde et triste, sur ses genoux.  Il laissait courir son regard sur mon visage.
Lorsque j’ouvrais les yeux, je pouvais contempler ses ailes mouvantes et immenses aux couleurs de la lune pleine. Elles créaient tout autour de nous une éclipse réconfortante, une forteresse douce et invincible, un nid en forme d’île… Un territoire paisible n’apparaissant sur aucune carte que moi seule avais découvert.
Il me disait des histoires plutôt étranges à propos d’un endroit que je ne connaissais pas.

Là-bas, paraît-il, il y avait des astres ardents qui brûlaient de n’être que ce que l’on admire sans jamais pouvoir être touchés… A un tel point qu’ils s’élançaient, complètement désaxés, et tombaient en foudre pour éprouver le sol et goûter l’impact. On en cueillait souvent des débris.  Je t’en ramènerai un, c’est promis… 

Il y avait, à ce qu’il m’a décrit, une lumière si chaude, à faire fondre l’âme… Que les créatures de cette terre avaient mélangée maladroitement avec les ténèbres froides qui s’étendaient bien plus haut. Ces jus des fruits célestes s’assemblaient alors en une soupe tiède et bien fade, sobre et tempérée en somme… Ils ont appris à s’en contenter…

L’amour, chuchotait-il, était si épais qu’on pouvait, avec un peu d’adresse, le chatouiller et parfois l’entendre rire… De temps en temps, il arrivait qu’un inconscient par mégarde, ou un insensible par sottise, le laisse tomber. Il éclatait en milliers de morceaux sur le sol… Alors, riait-il, on suçait comme des bonbons les restes de cet amour brisé.

Et pendant qu’il parlait, pendant que j’avalais les fragments de ses souvenirs et de rêve, lui, du bout de ses ongles, épelait sur ma peau, des clavicules jusqu’aux reins, les lettres de ses mots…

Une fois, je lui ai demandé de m’emmener voir ces merveilles… Ce n’était pas possible. Il ne voulait pas. Ce n’était pas pour moi. Je devais rester là et il reviendrait me retrouver…
Au lieu de m’expliquer ceux d’un monde que je ne verrai jamais, lui ai-je dit, raconte, raconte tous les miracles qu’il y a eu ici aussi.(*)

Il ne répondit pas et continua à m’étourdir des choses extraordinaires qu’il murmurait si bien…

Et il y eut ce jour… Un jour comme autant d’autres, peut-être un peu gris… Un jour comme avant d’autres de solitude et d’ennui… Celui où ses mots gravés dans mon dos, autant de plumes qu’il avait plantées une par une, m’ont permis de m’envoler.

J’ai fait le tour de la Terre, j’ai même essayé d’embrasser le Soleil sans qu’il me consume… J’ai enchaîné les points cardinaux, en lettres capitales, jusqu’à en devenir folle à lier… J’ai regardé partout, partout où je pouvais, les détails de ses contes ricochant sans arrêt contre les parois de mon crâne…mais je n’ai jamais repéré le lieu dont il me parlait.

Alors, je suis revenue, dans ce parc déserté… Le banc de pierre n’y était plus. Et j’ai commencé à pleurer…Plus d’enceinte indestructible, plus de légende à écouter… A moins que devenu invisible, il ne marche à mes côtés…

Si vous, vous le voyez, au coin d’une rue ou dans un aéroport, dites-lui s’il vous plait que je le cherche encore… L’ange gardien que j’ai égaré… Mes ailes sont fatiguées et j’ai mal dans la tête… à m’en cogner jusqu’à l’évanouissement… Ces histoires me manquent… Dites-lui, si vous le voyez, que vous m’avez rencontrée et que j’ai juré de rester là à l’attendre…

© Emilie BERD 22 août 2017

Ecrit pour l’Agenda Ironique du mois d’Août hébergé par Laurence Délis.

Le thème était le suivant :

(*)« Raconte, raconte tous les miracles qu’il y a eu ici aussi », citation tirée du roman Jules et Jim de Henri-Pierre Roché lue sur le blog Du Jaune sur les Cils.

« De cette phrase le sens restera libre, large comme les océans, et pourra être décliné comme bon vous semble, en prose, poésie, haïku, tangua, ou pourquoi pas photos, collages, dessin… La création n’a pas de limites et sa richesse inépuisable 🙂

Seule contrainte la phrase citée devra apparaître dans votre texte ou toute autre création choisie. »

 

 

 

 

 

AGENDA IRONIQUE DE FEVRIER

En février, c’est Jobougon qui héberge l’Agenda Ironique. Comme thème, Jobougon nous propose d’écrire une critique littéraire.
Notre mission en février.
Choisir un livre et en faire une critique littéraire.
Qu’on l’ait lu ou pas.
Qu’il existe réellement ou pas.
Qu’un livre intrus se soit glissé distraitement dans le lot.
Que l’on rêve de l’écrire, ou pas.
Ou qu’il soit, peut-être encore soigneusement conservé dans quelque bibliothèque secrète ou interdite.

Voici ma participation, un brin délirante, je l’avoue.

Entretien avec Ava B. le 4 juin 2054

Bonjour, Ava B, nous sommes ici, sur ce plateau, pour parler de votre livre La Révolte contre les Reloux, paru aux Editions Planète, la semaine dernière. Est-ce un livre politique ?

Il s’agit avant tout d’un récit historique sur la Révolte Internationale de 2020.

Ne peut-on pas parler de Révolution ?

Citez m’en une qui a changé le monde ? Avec la révolution, on ne fait que tourner en rond ! Je préfère parler de révolte, car il s’agit bien de la Révolte de nos Ancêtres. Et cette Révolte est l’avènement d’un jour nouveau, d’un régime novateur et stable inspiré par plus de deux mille ans d’Histoire et, bien évidemment par le Très-Haut. Car, il ne faut pas oublier que c’est grâce à cet épisode sombre que le Très-Haut, notre Guide à Tous, pourvoit désormais aux besoins matériels et immatériels de la Terre entière.

Cette révolte a été contée de nombreuses fois…Alors pourquoi ce livre ?

J’y ai étudié les raisons pour lesquelles la Révolte a explosé, à titre d’exemple et de mémoire… Malgré les travaux de nos chercheurs, ces raisons restent assez floues.

Quelles sont donc les raisons qui ont poussé nos Ancêtres à se révolter contre le désordre établi ?

Il y a deux thèses :
-La Thèse de la Bêtise Ordinaire: Une drogue aurait été administrée par le réseau de distribution d’eau, afin de maintenir servilité et docilité.
Cela expliquerait pourquoi les enfants, absorbant alors des litres de boissons sucrées industrielles, ont été beaucoup moins touchés que les adultes, et ont donc été en mesure de se rebeller contre leurs parents. Ils ne les supportaient plus. A l’époque, nos Ancêtres disaient que leurs parents étaient « reloux ». Cette appellation est restée.
-Et la thèse dite « du pain et des jeux » : La Révolte aurait été la réponse à  une initiative des Reloux entendant supprimer les réseaux sociaux, très prisés par nos Ancêtres. Certains évoquent même un complot impliquant l’Intelligence Artificielle. La volonté de supprimer les réseaux sociaux aurait été ce qu’on appelait une « fake news », diffusée par l’I.A. via les réseaux sociaux afin que les Enfants s’élèvent contre les adultes. Cette théorie est toutefois invérifiable, compte tenu de la mise en veille de l’I.A. par le Très-Haut, dans sa bienveillance universelle.

Quelle thèse privilégiez-vous ?

Elles sont toutes valables, à cause du contexte…
Le monde n’était pas celui d’aujourd’hui. Avant la Montée des Eaux, les terres émergées étaient évidemment plus nombreuses et elles étaient partagées en états chacun dirigé par une ou plusieurs personnes.
Des écrits sur le réchauffement du climat témoignent de pays ratatinés en leur centre. En quelques mois, ils se seraient géologiquement recroquevillés, à l’intérieur de leurs frontières, formant des creux et des plis… De sorte que plus personne ne pouvait ni se voir ni s’entendre…Le risque de troisième guerre mondiale n’avait jamais été aussi grand…La tension était épaisse…Nos Ancêtres ont dit « Stop« !

Quelle période tragique !

Je pense que les Reloux ont été dépassés…Ils ne savaient pas gérer les problèmes qui s’imposaient à eux, trop occupés qu’ils étaient par leurs cultes… L’argent, la corruption…Et la religion qu’heureusement le Très-Haut, Très-Eveillé, Ultime Rempart, a banni de notre société mondiale.

Alors, les Enfants, nos bien-aimés Ancêtres, ont pris les armes…

Tant de pouvoir dans de si petites mains…N’est-ce pas terrifiant ?

En effet, il existait une expression « Jeux de mains, jeux de vilains », qui n’était plus entendue semble t-il, à ce moment… C’est pourquoi le Très-Haut a mis en place aujourd’hui un programme de « désensibilisation » dès l’âge de quatre ans…

Oui, les fameux vaccins contre la Rage…

Encore une fois, chaque mot a son importance. Il s’agit de désensibilisation pour que les enfants  puissent se consacrer entièrement aux apprentissages et à l’expression de leur gratitude envers le Très-Haut.

Vous comprenez que certaines voix s’élèvent contre ce dispositif ?

Je n’en ai pas entendu parler…Mais si tel est le cas, je veux dire à ces parents qu’il faut placer son entière confiance dans le Très-Haut, car lui seul sait ce qui est bon pour nous tous.

Revenons à votre livre…En quelques mots, quel est son message ?

Mon livre montre scientifiquement que la liberté amène le chaos. Le message sous-jacent serait que quoiqu’il nous arrive, il faut s’en remettre au Très-Haut, le Premier parmi les hommes.

Merci beaucoup Ava B. d’être venue aujourd’hui dans notre émission pour parler de ce livre très intéressant.

Merci à vous de m’avoir accueillie…Vous savez, j’ai simplement voulu écrire un manuel scolaire et je suis très honorée que le Très-Haut ait décidé de l’utiliser en classe.

©Emilie BERD 07/02/2017

UN ECRIVAIN DU DIABLE ! (3 et fin)

Le lendemain, à la fin de son jogging quotidien, il reçut une alerte sur son smartphone. Le chroniqueur Xavier Nolan avait été retrouvé mort, à l’aube, dans son loft parisien. Les articles relataient une mort subite, bien que des éléments curieux, à son domicile, interrogent les journalistes…Tous les sites d’information titraient sur ce décès énigmatique…Enigmatique… « Tout ce qu’ils ne comprennent pas est énigmatique » se dit Pierre.
Il n’était pas du genre à se réjouir de la disparition de quelqu’un. Même si ce quelqu’un lui avait fait du tort, même si ce quelqu’un avait pris plaisir à le descendre médiatiquement pour un peu d’audience… La nausée, au contraire, le secouait face à cet évènement tragique, qui jeta l’interview désastreuse aux oubliettes, par une coïncidence ironique.

L’humiliation publique évitée, il ne lui en restait pas moins un pesant embarras qui paralysait sa plume.
Une phrase revenait sans cesse, pendant ses nuits sans sommeil…Une phrase qui lui cognait dans le crâne comme on frappe avec un heurtoir contre une porte lourde…L’écho d’un sort jeté pour le purger de ce paradoxe vital, ce besoin inhumain qui lève les vivants et enterre les morts. Cette phrase, elle venait cramer l’essence des promesses, et racler les puits du désir…
Au crépuscule du soir ou du matin, à l’heure du crime ou de la sérénité, ce refrain lancinant vandalisait sa raison… Ces notes dingues, dans sa conscience, allumaient un feu macabre, autour duquel ses pensées tournaient en orbite…Il ne pouvait plus fermer l’œil.
« Aucun éditeur, aucun chroniqueur, aucun style ne te résistera. » D’où venait cette parole ? Qui l’avait prononcée ? La brume qui enveloppait cette soirée diabolique se dissipait au fur et à mesure de la multiplication des insomnies…Et si c’était vrai? Etait-il possible, rien qu’un peu, que cette discussion avec ce César ait eu lieu ? Etait-il possible que la mort de Xavier Nolan fut un assassinat dont il était le complice ? Avait-il vendu son âme au diable ?

Pierre n’osait imaginer une réponse affirmative, car, même l’esprit intoxiqué, il ne se figurait pas capable d’un tel acte…
Assommé par sa douleur, effrayé par les supplices infernaux, il s’ébrouait dans ce tribunal impitoyable, où le jugement dernier rendait une sentence terrible et sans appel.
Puis les nuits grignotèrent le jour, mettant peu à peu fin à l’alternance salutaire de l’ombre et de la lumière. Et il finit par ne plus mettre un pied dehors…

C’était les voisins de la rue des Cordonniers, les époux Mathews, des retraités anglais très affables au demeurant, qui avaient contacté les pompiers. Ces derniers avaient trouvé Pierre étendu sur le sol, au milieu du couloir qui reliait le salon à la salle à manger. Les murs intérieurs de la maison étaient couverts de mots dessinés au feutre rouge, parce que, expliquera t-il plus tard, il lui était impossible d’arrêter d’écrire…
Pierre fut interné quelques mois à l’Hôpital Saint Charles. Le psychiatre lui avait expliqué qu’il souffrait d’un « syndrome de dissociation de la personnalité, probablement causé par son succès sans précédent » que « la guérison était conditionnée par une prise rigoureuse de son traitement. » Et non sans lui avoir préalablement demandé une dédicace de son roman, il lui fit promettre de se reposer…Pierre avait surtout compris, lorsqu’il fut enfin en état de comprendre, que s’il voulait sortir de cet hôpital, il ne devait plus parler de lutin rouge, de César ni d’obscures transactions…Le repos, il le souhaitait aussi. Mais à défaut du repos céleste qu’il ne connaitrait jamais, il aspirait à un répit terrestre…Et ce n’était pas dans sa maison du bord de mer qu’il le trouverait…Cette maison, il y avait peu vécu et il savait à ses dépens que ce n’était qu’un endroit de passage, une transition…

Les badauds qui l’observaient sur la plage avaient disparu…De toute façon, il ne courait plus ! Madame Mathews lui avait ramené un tas de papiers. Pendant l’hospitalisation de Pierre, elle enlevait le courrier qui dépassait de sa boite aux lettres car, disait-elle, « Une boite aux lettres pleine attire les cambrioleurs ». Pierre la remercia pour sa prévenance.
Il l’enviait, cette petite dame toute menue, toute jolie dans son bermuda gris et son T-shirt rose…Il voyait bien en la regardant que la chaleur de la vie s’évaporait. Ses cheveux étaient de la couleur des eaux glaciaires des hauts sommets, d’un éclat si pur que le soleil y animait des reflets jaunes et bleus luminescents. Ses paupières clignaient souvent, luttaient contre le vent et les poussières qui leur rappelaient qu’il faudrait bientôt se fermer…

Il aurait aimé être à sa place…Eprouver cette ineffable attente mêlée de crainte et de regrets. « Heureux les pauvres d’esprit, se dit-il en riant, car le temps compte pour eux ! »…Pour lui, il n’était rien d’autre qu’une formalité à accomplir avant sa condamnation.
« – Le diable est-il déjà venu vous voir, Madame Mathews ?
Pardon ?
– Le diable ? Vous savez ? Est-ce qu’il est déjà venu vous rendre visite ?
– Il faut…Il faut vraiment que je parte.
»
Lui aussi, il fallait qu’il s’en aille, vite !

Les murs de sa villa repeints, il la vendit sans difficulté. Et pour s’abriter, il habitait désormais un chalet dans les Alpes. Les massifs saupoudrés déglaçaient ses angoisses. Là il apprenait à apprivoiser sa solitude, à discerner ses arômes subtils. Elle était son allié, sa compagne aimante… Elle avait toujours été présente, ostensible ou discrète. Il la flattait à travers les chemins escarpés de montagnes, lui dédiait des poèmes, des recueils entiers. Car il continuait à écrire. Il ne s’en privait pas. A quoi bon chasser les démons, ils reviendraient en nombre et au galop !
Mais voilà, les nouvelles bucoliques, les romans d’amour, les polars, il en était lassé. « La laisse est tendue, pensa t-il, pourquoi ne pas essayer de s’amuser ? » et il se laissa tenter par les histoires drôles ! Comme toujours, la tâche lui parut aisée. Il en publia quelques unes dans une revue du coin. Puis les éditeurs le sollicitèrent régulièrement !

Evidemment, elles plaisaient. Elles plaisaient tant… C’était pourtant couru d’avance, au prix que lui coûtait ce talent ! Du haut des cimes, il atteignait un public large, voire inattendu, puisque dans la fosse de l’Enfer, le Malin ne s’ennuyait plus ! Des bruits couraient dans la galerie des tortures qu’il ne pouvait plus se passer de Pierre et de ses lectures, au point de lui avoir promis l’immortalité pour divertir son éternité. Ses sbires en avaient des sueurs froides. Que pouvaient-ils tirer de ce Diable ? Mais pour lui, tout ça n’importait plus, il lisait désormais les histoires de Pierre et en serait mort de rire, s’il avait pu !

©Emilie BERD 12/05/2016

UN ECRIVAIN DU DIABLE !(2)

Lorsqu’il se réveilla, vers midi, Pierre convint qu’il en tenait une bonne !

Pour des raisons dont le secret était encore noyé dans ses veines gonflées, la seule vue de la bouteille de whisky le dégouta. Il ne put réprimer un spasme. C’était un signal ferme, un ordre clair ! Sans attendre la réplique, il se précipita aux toilettes. Quelques bribes de sa conversation avec César lui revinrent en traversant le couloir, mais il devait en priorité se pencher sur autre chose que sur ces visions éméchées.

Une fois l’étape brutale du lavage d’estomac terminée, il s’assit sur le carrelage pour essayer de se souvenir…Rien de ce qui lui revenait en mémoire ne pouvait être réel…
Il se sentait mieux. Il se leva sans chanceler, sûr de ses pas. Et plutôt que sa rasade d’alcool matinale, il avala un café noir.

Son regard flottait dans la cuisine, mi-endormi mi-ahuri, essayant à la fois de se rappeler ce qui s’était passé et d’oublier ce qui lui en restait. Dans le bac de l’imprimante, gisaient les feuilles imprimées la veille ! Il les ramassa et sans les lire, mit le paquet à la poubelle.
Pierre sentit un grondement sourd monter en lui, une sorte d’impatience, une effervescence. Il s’agita nerveusement devant son PC comme un chien fou tournerait autour de son panier sans le reconnaître. Enfin, il s’installa, prit une grande inspiration et se mit à écrire, à écrire sans fin mais à écrire si fin ! Au rythme de ses doigts s’élevait, de son clavier, une musique fluide et magique de celle que les mains habiles du pianiste virtuose répandent dans le corps des mélomanes jusqu’au vertige. De l’encre noire, il habillait les pages nues. Il figeait sans faillir les murmures sournois de ses personnages, les dédales de leurs sentiments vertueux, et sa propre espérance…. Le temps n’existait pas, la soif non plus.

C’est à partir de ce moment-là que tout s’accéléra ! A l’envoi de son manuscrit, les maisons d’édition ne cessèrent de le harceler pour obtenir le contrat ! Lui qui avait oublié jusqu’à la sonnerie de son téléphone, calfeutré dans son isolement où seuls les borborygmes internes et ses marmonnements d’ivrogne troublaient le silence, il fut d’abord gêné par cette attention nouvelle. Et puis, il s’était rapidement habitué ! Il recevait des cadeaux et des fleurs de ses courtisans qui voyaient en lui un auteur à succès.
Le livre, enfin publié, fut reçu avec un engouement phénoménal. Quelques semaines après sa sortie, il fut édité en cinq langues et on parlait de l’étudier au lycée dès la rentrée.
Devant cette ascension inédite, Pierre dut changer de vie ! Il quitta son travail, il emménagea au bord de la mer, s’offrit une voiture de course et tous les gadgets à la mode. Il connut une femme, puis une autre…

Il faisait même du sport ! Ses admirateurs pouvaient le voir traverser chaque matin, en courant, l’unique rue, la rue des Cordonniers, qui séparait sa maison de la mer pour rejoindre la côte et longer la plage à pleine foulée.
De loin, il sentait les autres le flairer et le reconnaître…Il aimait ça ! Il avait peur parfois de se faire dévorer, et pensait sérieusement à engager un garde du corps mais, malgré tout, il appréciait cette notoriété.

Pierre était l’invité que toutes les émissions, littéraires ou non, s’arrachaient. Cela avait l’air si simple ! Comment n’avait-il pas franchi les barrières de l’édition plus tôt ? C’est justement en répondant à cette question, posée par un chroniqueur du dimanche, Xavier Nolan, que Pierre commit une erreur.
« – Je ne sais pas ! Une rencontre peut-être…Une sorte d’illumination…
– Vous communiquez peu sur votre manière d’écrire. Aujourd’hui, j’aimerais en savoir plus ! Comment travaillez-vous ? Quelles sont vos influences ? Cette histoire d’amour que vous racontez dans votre livre, l’avez-vous vécue? Mais surtout, s’agit-il vraiment de votre premier roman, car j’ai tout de même du mal à croire que l’on se réveille un matin écrivain de best-seller !
– Pourtant…Je ne dis pas qu’écrire est facile ! En général, cela demande temps et travail.
– En général ? Vous ne vous comptez pas parmi les généralités ? Vous êtes hors norme !
– La réussite de mon roman tend à le démontrer !  Bon, je ne peux pas vous en vouloir ! Tout bien considéré, que connaissez-vous de l’écriture ?
– Nous ne sommes pas là pour parler de moi, mais j’ai tout de même…
– Je vous parle d’écriture, de littérature, pas de vos bouquins ridicules !
»
A ce moment, devant le sourire narquois du chroniqueur, il comprit qu’il avait perdu, que son arrogance faisait déjà le tour des réseaux sociaux et que l’épisode allait bientôt être relayé par les journaux à sensation. Son essor s’achèverait en même temps que l’émission… Il essaya de trouver une parade, une personne parmi ses nouvelles connaissances qui aurait pu l’aider… Mais il était trop tard. Personne ne pouvait plus rien pour lui !

Lorsqu’il fut rentré, seul, il pensa au réconfort qu’il aurait pu trouver dans une bonne bouteille… Un haut-le-cœur violent l’en dissuada. Il but un grand verre d’eau et veilla en ressassant l’exercice raté.

©Emilie BERD 12/05/2016

UN ECRIVAIN DU DIABLE ! (1)

Pierre jeta un coup d’œil à sa montre : il était plus d’une heure passée. La lune était belle et dorée comme une viennoiserie qui aurait fait saliver des gamins du mauvais côté de la vitrine. L’air frais de la nuit rentrait dans l’appartement par la fenêtre de la cuisine restée grande ouverte. Il n’avait pas faim. Il n’avait pas froid. Enfin, il avait réussi !
L’imprimante vomissait le dernier chapitre de son manuscrit, dans un gargouillis métallique à faire fuir les chats de gouttière du quartier ! Six-cent-soixante-six pages ! Il n’en revenait pas ! Pierre savait bien ce que ce roman valait, il ne se faisait pas d’illusion. L’intrigue était pauvre, les personnages n’avaient pour profondeur que leur mise en terre préméditée…Une sorte de roman policier…Du moins c’est ainsi qu’il le voyait !
Il avait mis un point d’honneur à terminer cette histoire, même si, au final, elle ne le mènerait nulle part !

Il ferma la fenêtre, sortit de la cuisine et se dirigea vers la petite armoire, au fond du salon, qui tenait lieu de bar. Il n’y avait pas grand-chose à l’intérieur : une bouteille de whisky aux trois-quarts vide, deux autres pleines, bien rangées derrière elle, et un verre à soda. Il saisit la première bouteille, la jaugea en fronçant les sourcils, versa son contenu dans le grand verre et se laissa tomber sur le fauteuil…
Il commença à boire. Il admirait béatement la rapidité avec laquelle le whisky descendait, car il ne lui restait déjà plus beaucoup d’espoir au fond de ce verre… Il l’effleurait avec nostalgie. Il lui rappelait celui dans lequel sa grand-mère servait le sirop d’orgeat, lorsque, enfant, il jouait au ballon avec ses camarades. Ils s’asseyaient sur les marches en pierre, à l’ombre du seul arbre du jardin, et buvaient à grandes lampées cette bénédiction sucrée qui électrisait la langue et reléguait les rancœurs du jeu aux souvenirs d’une belle partie entre copains.
Maintenant, il ne jouait plus à la balle. Ses genoux supportaient à peine l’épreuve des escaliers pour monter jusqu’à son appartement. Plus personne ne venait le voir…
Avant, dans son petit placard, il y avait des flûtes à champagne et un service à thé pour les soirées entre amis. Avant, il y avait des rires de femme aussi…
Il était curieux de savoir à quel moment il aurait enfin ce courage, quand il déciderait de faire le grand saut… Quel stade d’humiliation, de désaffectation de lui-même devait-il atteindre ? Il avait bien plus de résistance que ce que les gens pensaient…
« Bah, l’Enfer, c’est les autres », répéta t-il plusieurs fois et en avalant son quatrième verre, il envoya tout ça au diable ! Quand un coup de vent violent rouvrit la fenêtre de la cuisine…

En s’approchant pour la refermer, il vit un petit bonhomme rouge qui le fixait du regard !
« Faut vraiment que j’écoute le toubib et que j’arrête de picoler ! », dit-il à voix haute.
Son régime quotidien l’avait habitué à ce type d’hallucinations, mais cette rencontre fut pour le moins étonnante !
 «     – Bonsoir, Pierre ! »
L’intrus ne manquait pas de politesse, qualité qui n’était point partagée par son hôte involontaire.
   « – Qu’est-ce que tu fous là ? Et comment tu connais mon nom ?
– Je suis le Malin. Je sais tout, c’est connu ! Je viens te proposer un marché !
– Le Malin ?
– Oui, le Malin ! Tu n’as jamais entendu parler de moi ?
– …
– Le Diable, Lucifer, Belzebuth, quoi ! »
Pierre éclata de rire !
« – Toi !? Si petit machin, le Malin ?  
– Effectivement, on me le dit souvent ! Mais, cela a certains avantages !
– Ah…Lesquels ?!
– Cela me permet de passer inaperçu ! Je garde, disons…un effet de surprise !
Je veux bien le croire ! Bon ! Tu m’as l’air sympa. On rigole bien tous les deux, mais tu comprends, je suis complètement bourré…Ce qui, pour autant que je sache explique ta présence ici! J’ai envie de me pieuter en rêvant au prochain godet que je vais me jeter ! »

Il claqua la vitre au nez du minuscule visiteur et risqua un coup d’œil…Machin était parti. Il alla dans sa chambre, et s’allongea au milieu des draps froissés. Son lit ressemblait à un champ de bataille, un champ où se livraient des luttes cruellement solitaires, un lit que l’on ne faisait plus…

Au bout de dix minutes, un besoin impérieux le força à se lever et, dans le couloir, il faillit écraser le lutin rouge !
« – Encore toi ?!
– Je t’ai dit : je viens te proposer un marché !
– Du genre ?
– Le genre de proposition que tu ne pourras pas refuser ! Une proposition qui peut changer toute une vie et plus encore !
– Le genre de proposition que je ne pourrais pas refuser ? C’est une réplique célèbre du film « Le Parrain », tu connais ?
– Plutôt oui ! Je lis beaucoup et je suis cinéphile à mes heures, qui sont de moins en moins perdues et que je ne compte plus, par ailleurs. J’ai une nette préférence pour les films drôles…Les histoires comiques…Je le confesse, j’ai une sainte horreur de la violence !
– Cela doit être difficile avec ton boulot…
– Tu ne crois pas si bien dire ! Avec toute cette pression…J’ai songé partir, un jour…Je n’en pouvais plus…Le burn-out, tu vois…Mais le monde a besoin de moi, c’est indéniable…Comment l’imaginer en mon absence, alors que pendant tous ces siècles, j’ai su me rendre indispensable…Il y a les bons et les mauvais côtés dont je dois m’accommoder…Et tu me vois mettre une petite annonce dans le journal pour mon remplacement ? C’est ma croix, tu comprends…
– Bon, écoute, Machin !
– Appelle-moi par mon prénom !
– Et comment dois-je t’appeler ? A ma connaissance, tu es celui qui est le plus nommé dans sa catégorie. Il y en a dont on n’ose à peine prononcer le nom, alors que pour toi, on ne sait lequel choisir !
– Appelle-moi César. »

Pierre applaudit.

« – César ! Très bien, César, écoute-moi ! Retourne d’où tu viens ! Ce soir, ça ne le fait      pas ! Je sais pas, moi, reviens demain ? Hein !? Demain matin ! On s’boit un canon à la fraîche ! Pas trop tôt, vers 11h00 !»

Il essaya de regagner sa chambre.

« – Je peux faire de toi un homme riche et célèbre ! »

Pierre s’arrêta net !

« – Tu m’as pris pour une starlette !? Et en échange de quoi ? Sérieusement ? Et puis, excuse-moi d’être franc, mais j’me sens pas très fier, à cet instant précis ! J’suis tellement raté que c’est un gnome qui vient négocier mon âme !
– Je t’offre le talent, le succès et la sobriété!
– Attends, ce serait pas mieux la prospérité en troisième ?
– Si tu veux, mais il faut bien commencer par quelque chose, non ? Je te promets ceci : aucun éditeur, aucun chroniqueur, aucun style ne te résistera.
– J’suis pas dans le meilleur état pour prendre une décision importante…
– Talent, Succès et Prospérité.
– J’ sais pas trop, tu m’prends de court…
– Talent, Succès et Prospérité.
– Et comment tu la récupères mon âme ? Je te signe un papier et tu me zigouilles dès que je sors de chez moi, c’est ça ? »

Ce fut au tour du lutin d’éclater de rire !

« – Un papier ! Quel papier ? Pourquoi ne pas le graver dans du marbre tant qu’on y est ! Ces paperasseries, ces contraintes matérielles, ce n’est bon que pour vous autres mortels, prompts à oublier les promesses faites la veille pour peu que l’omission vous arrange ! Entre personnes de bonne compagnie, ce n’est pas nécessaire…Cela reste entre toi et moi, rien qu’entre toi et moi…La parole sincère, sans intention bonne ni mauvaise, suffit…Et s’agissant des modalités de l’extraction, elle ne s’exerce qu’après mort naturelle ou accidentelle mais attention, il y a tout de même une réserve, le suicide est inclus !
– Mort naturelle…
– Exactement ! Je ne toucherai pas à un seul de tes cheveux ! »

Pierre passa instinctivement la main sur sa tête.

– La sobriété, ce serait pas mal, alors ?
– C’est à toi de voir ! Il ne faut pas non plus changer les habitudes trop brutalement…
– Et une fois que tu as mon âme, qu’est-ce qu’il lui arrive !
– Pas de salut ! Tu resteras près de moi jusqu’à la fin des temps…
– Près de toi jusqu’à la fin des temps…C’est pas rien, tout de même !
– Je ne vais pas te mentir, ce n’est pas mon genre ! Je suis pressé ! J’ai, comme vous dites,  quelque chose sur le feu. Est-ce vraiment utile de faire un résumé de ta situation ? Soit, si tu y tiens ! Regarde-toi ! Tu n’es rien ! Des amis ? Non ! Des femmes ? Même pas une ! Au bureau ? Tout le monde se fout de toi et dans dix-huit mois tout au plus, tu craches ton foie !
– C’est sûr que vu comme ça…dix-huit mois ?
-Je t’assure…J’ai consulté le registre avant de venir ! C’est pour ça que je suis devant toi…dix-huit mois, c’est vache, je trouve !
-Tu es venu pour me sauver la vie…
– Et garde en mémoire que même si aujourd’hui tu poursuis ton existence minable, rapide certes mais minable, peut-être me rejoindras-tu malgré tout…
-Comment ça ?
-Quelles bonnes actions, quels dons as-tu fait ici bas pour te garantir une place là-haut ?
-…
– Donc, hésite…Je t’en prierai presque, parce que si tu refuses mon offre, dans peu de temps, tu seras à moi…Gratuitement…
– Mais y a pas un endroit là, entre les deux?!
 – Le purgatoire !? Tu plaisantes ! Ils sont débordés ! Aucun dossier à jour ! Alors dès qu’ils peuvent m’en envoyer un…Et puis, on s’entend bien toi et moi ! Je t’offrirai une place de choix !
-Talent, Succès et Prospérité…
-Voilà ! Mort naturelle ou accidentelle garantie !
-Sobriété ?
-Et sobriété ! Parce que c’est toi et qu’il faut vraiment que j’y aille !
– C’est fait !
– Marché conclu !»

Dans un souffle, les murs du couloir s’enflammèrent. Un être géant aux yeux injectés de sang se dressa en vociférant « Amuse toi bien et je viendrai te chercher ! ». D’un coup il disparut !

©Emilie BERD 12/05/2016

LE MICROSCOPE

Au centre du laboratoire froid et blanc, trônait un microscope. Devant lui, le dos des hommes se courbait, leurs yeux s’écarquillaient et tous les jours, sans sourciller, il leur ouvrait les portes de son royaume.

Mais, à regarder les choses d’un peu plus près, il avait tendance à tout prendre de haut ! Personne ne restait indifférent, lorsqu’on se penchait sur lui. Il avait toutefois du mal à comprendre les réactions qu’il provoquait, puisque, même sans effort, ses effets étaient énormes !
Au départ, il avait accueilli les soupirs et les cris de joie, avec humilité. Puis, les contacts augmentant, son orgueil grossissait à vue d’œil !

« – Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, avait-il dit un jour à son condenseur. C’est absurde, ils transforment des cas si simples en phénomènes abscons.
Vexe-toi et on finira à la cave, l’avait prévenu son ami de toujours, Prends garde de ne pas te perdre en considérations existentielles ! »
Ai-je une seule fois manqué à l’appel ? Ai-je déjà loupé quelque chose ? Pourquoi ne pourrai-je pas regarder vers le ciel ? »

Car,  il voyait grand, ce microscope. Il avait souvent la tête dans les nuages…S’y télescopaient le soleil, la voie lactée, le cosmos… Il voulait les voir, les apprendre, les découvrir…

Un jour, il convoqua son monde, des Pinces jusqu’aux Valets, pour trouver une issue et sortir enfin de ces cellules. Pourtant, malgré une mobilisation bien affirmée et une analyse à toute épreuve, aucune suggestion ne permettait la résolution de ce problème.
Le diaphragme s’était essoufflé dans un discours alambiqué, qui ne se termina que grâce à une mise au point musclée. Il se tut non sans avoir menacé l’assistance « Vous ne manquez pas d’air ! Je me plaindrai ! J’ai des témoins oculaires ! ».
La platine, complètement butée, répéta le même refrain pendant toute la séance, exaspérant la crémaillère qui faisait savoir à qui voulait l’entendre qu’elle était « à ça de se pendre » ! L’ampoule elle-même n’avait pas tellement brillé…
La conclusion était limpide, il n’arriverait à rien sans préparation !

Le lendemain, il partait, lui et sa cour, pour la révision annuelle… Au programme, nettoyage, réglage et surtout, détente à l’abri des regards… Il l’avait bien mérité. Il verrait bien à son retour… « Le ciel peut attendre », se dit-il

Pourtant, lorsqu’il s’aperçut que son retour s’était fait non pas dans son laboratoire mais dans une autre salle, le microscope était très remonté ! « Remplacé !!! Ils m’ont remplacé !! » Lui qui se pensait indéboulonnable… « La révolution numérique  a eu raison de nous» risqua une des molettes… « Il faut dire que c’est fou toutes les données que l’on peut mettre dans de si petites cartes ! » réalisa l’objectif. « Ils en ont pris un avec écran, c’est sûr ! Toujours le nez collé aux écrans ! Ils le regretteront… », prédit la tourelle !

La nouvelle pièce dans laquelle il se trouvait était pour lui inattendue…Du jamais vu ! C’était une salle, remplie de bureaux. Il y avait une quinzaine, ni trop grands ni trop petits. Face à chaque bureau, pouvaient venir se glisser deux chaises. Y flottait un parfum doux, une odeur de bonbons à la fraise et de feutres aux bouchons égarés. Les murs, d’un vert pâle, étaient décorés d’une frise historique, d’une photographie d’une feuille de fougère, de tables de multiplication…

Il était donc dans une école… La maîtresse l’avait placé en hauteur, hors d’atteinte des mains collantes. Il voulait lui dire qu’il appréciait l’attention, qu’il serait bien mieux en bas sur une table…Qu’allait-il donc faire, ici, seul et sans même une housse pour le protéger? Mais qui écoute l’avis d’un microscope…
Alors, le temps a passé. Il est resté là, sur son étagère, à ramasser la poussière et à s’en contenter.

Car, la nuit, lorsque tout était calme, que les enfants étaient chez eux, et que le gardien avait bien éteint les néons, il sentait la chaleur de la lune à travers les grandes fenêtres. Et le jour, lorsque la classe recommençait, que les enfants chahutaient, et que la maîtresse racontait l’Histoire, le calcul ou le système solaire, le microscope voyait enfin les étoiles…

©Emilie BERD 03/06/2016

 

Les Plumes d’Asphodèle n°52

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Les mots imposés sont les suivants :Bleu, cauchemar, vertige, avion, tremblement, sursauter, vulnérable, coller, ventre, eau, téméraire, inspirer, méchante,  bouleverser.

Et nous devions insérer les trois titres de livres ci-dessous :

L’adieu aux lisières (de Guy Goffette)
L’étoile d’argent (Jeannette Walls) (roman)
La femme en vert (d’Arnaldur Indridaso,) (policier).

Voici ma participation aux 52èmes Plumes d’Asphodèle.

PEUR

Elle sentait son souffle si court enflammer ses poumons. Lorsqu’elle inspirait, des milliers de lames lacéraient son ventre. Depuis combien de temps courait-elle ? Elle ne le savait pas vraiment…mais cela faisait un moment déjà qu’elle avait fait l’adieu aux lisières du bois. Ses jambes allaient lâcher ! Et sa tête était prise de vertiges. Elle était obligée de s’arrêter. Elle savait que cela la rendait vulnérable, mais elle n’en pouvait plus !

Si on lui avait demandé ce qu’elle faisait là, dans cette forêt dense, elle aurait répondu qu’elle l’ignorait. Elle ne se connaissait pas si téméraire ! Et si on lui avait tendu une couverture, elle l’aurait prise sans hésitation. Celle de neige, qui ne la réchaufferait jamais, se répandait tout autour d’elle…Pourtant, aucun flocon ne tombait…Mais cela n’attira pas son attention.

Elle avait soif. Elle tira la langue pour goûter l’eau qui fuyait en énormes gouttes de son front. Sa chemise bleue lui collait à la poitrine.
La paume de sa main était douloureuse. Elle l’ouvrit et vit le sang perler en cinq points. L’étoile d’argent qu’elle serrait tant depuis le début de sa course l’avait joliment blessée !  Pourquoi la tenait-elle avec autant de détermination ? Elle ne s’en souciait guère car il lui semblait que sa vie en dépendait. Elle n’eut pas plus de temps pour s’attarder sur ses blessures, des aboiements la firent sursauter. Probablement, une horde de chasse avec chevaux, cavaliers armés jusqu’aux dents et tout le tremblement, mais elle ne devait pas céder à la panique! Qu’ils soient méchants ou non, elle n’avait jamais aimé les chiens, et ne souhaitait pas les rencontrer ! Elle devait repartir. Dans un effort incroyable, elle se releva et reprit sa cavale…

« –  Chérie, ça va ?
-Ou…Oui…J’ai fait un cauchemar terrible !
-Merci, je suis bien placé pour savoir ! Tu t’es mise à hurler « Par les anciens Dieux et les nouveaux, la femme en vert» !
– Et je t’ai réveillé ?
– Il y a peu de choses qui peuvent me tirer du sommeil à 4 heures du mat !!!
-Il faut que j’arrête de regarder GAME OF THRONES…
-Surtout si le lendemain, on doit partir en avion! »

©Emilie BERD 06/05/2016

434 mots tout compris

Les Plumes d’Asphodèle n°51

 

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Voici ma participation (enthousiaste) au 51ème Plumes d’Asphodèle!

Les mots imposés sont : Abeille, arabesque, ambre, arpenter, automobile, abricot, actif, azimuté, s’agenouiller, anamorphose, aimer, accroche-coeur, ajouter, affirmativement, approximatif, alléchant, ambiance, ahuri, agir, abreuver.

Et il fallait insérer dans le texte la petite phrase : « La soif ne la (le) (me)* quittait plus.  »

J’ai pris quelques libertés et je sens déjà le courroux de la Grand Prêtresse s’abattre sur moi! J’ai limité « Automobile » à « Auto » pour une raison de rythme et j’ai trafiqué « Affirmativement » car je ne savais vraiment pas où le mettre…Je sais que de grands fléaux vont s’abattre sur moi…

Ah, et pour la mise en page du dialogue (car il s’agit d’un dialogue), j’ai mis à mon insu des puces à la place des tirets (c’est WP qui l’a fait tout seul. Je suis blonde, ne l’oubliez pas!). Je présente immédiatement mes excuses aux puristes.

 

VERRE D’EAU (ou le Dialogue du Contenant et du Contenu)

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  •  » Parfois, on me prend du bout des doigts, puis l’on se signe et l’on s’agenouille,
  • Et le ciel t’annonce en faisant bondir une grenouille !
  • Parfois, je calme les brûlures, refroidit les réacteurs divers et les autos l’été.
  • Et tu affirmes, hâtive…mens sur tes propriétés, alors que tu es mienne ! A mes bords descendants, tu glisses. Sans défense, le défi est difficile, c’est clair ! Car tes gouttes éprises qui arpentent mes parois s’abîment dans mes reflets d’or, arabesques courtisanes de l’abricot et de l’ambre. Elles s’emmêlent, s’ajoutent et se dévorent en mon sein, s’abandonnent enfin en un seul chœur…
  • Que n’aurais-je préféré voyager plus haut, plus loin… et plus que tout muer en marée, en mer métallique, porter sur mon flan les navires combattants et les frêles esquifs, éteindre le soleil pour épouser l’horizon…A nous deux, nous aurions pu aimer la Terre, pour devenir l’espoir, fragile mais actif
  • Au mieux, tu ne seras qu’une flaque miniature au gré d’un geste approximatif…Est-ce tes larmes qui baignent mes côtes ? Je sens des saccades qui ressemblent au ressac…
  • Un simple hoquet…Je sais mon destin, et malgré les rumeurs alléchantes, ne me faisais point d’illusion…Sous l’emprise de mon cycle, mon périple s’est arrêté…Mais je sais qu’ensemble, nous changerons le monde!
  • Si les yeux nus se noient dans tes courbes sable et dans mes dunes limpides, loin des murs opaques, des aveugles entraves, le regard ahuri se voit offrir l’anamorphose
  • Tu es une miette d’océan que la Providence m’a apporté…
  • Alors, je ne comprends pas…Pourquoi agis-tu de la sorte ?
  • Au risque de casser l’ambiance, c’est bien moins par amour que par habitude…
  • Tu es donc sans pitié ?
  • Je me suis construit une carapace…parce que des accroche-cœurs, j’en ai rencontrés…qui ont fui aussi vite qu’ils n’étaient arrivés…qui m’ont laissé brisé… »

 

 

Le carré de coton nid d’abeille, socle blanc de son tribut, absorbait, dans son noir dessein, quelques précipitations agitées, azimutées par leur trop-plein d’imagination. Pourtant, tandis que la routine s’accomplissait, le verre se demandait… Pourquoi…Pourquoi malgré tout…après tant d’années à abreuver les hommes, à combler leur besoin viscéral de cet élixir vital, la soif ne le quittait plus…

 

©Emilie BERD 21/04/2016

 

Le texte fait 360 mots environ…

MONTAGNE

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Depuis longtemps, très longtemps, elle savait qu’elle était la plus grande, la plus belle ! Depuis longtemps, très longtemps, elle se dressait là, seule, au milieu de la plaine ! Et elle en était la Reine ! Mais aussi loin qu’elle pouvait s’en souvenir, aussi loin qu’elle pouvait creuser dans sa mémoire, c’était bien la première fois que ça lui arrivait !

De la mémoire, elle en avait ! Elle se souvenait même de sa naissance !

Elle entendait encore les blocs souterrains qui la poussaient jusqu’au ciel…Elle était née de ces amours tectoniques brutales qui plissent et qui hissent, de ces humeurs telluriques qui soulèvent l’immuable et le rendent malléable comme de la pâte à modeler.

Elle se rappelait de tout ! Des premières plantes, gigantesques, qui sont venues lui chatouiller les côtes, des premiers mammifères qui venaient boire à ses ruisseaux, des orages violents qui incendiaient parfois ses forêts, et des pas sur ses chemins balisés…Mais, de mémoire de montagne, c’était bien la première fois…Elle frissonnait à la moindre bise, et avait cette sensation de vertige, ce qui, faut-il le préciser, était dans sa condition, pour le moins ridicule…

Le temps…Peut-être était-ce le temps ?  Il lui semblait de plus en plus étrange…

Pas le temps qui passe, non ! Parce que lorsqu’on est une montagne, le temps qui passe n’a pas prise. Lorsqu’on est une montagne, ce qui a prise, ce sont les pitons rivés à jamais sur les flancs, ce qui a prise, ce sont les piolets qui blessent la paroi, qui la pulvérisent plus vite…Mais le temps qui passe…

Le temps qu’il fait, ah, ça oui ! C’était bien ce qui la perturbait…Rien n’était plus comme avant !

Avant on avait chaud, trop chaud, puis on avait froid, très froid. C’était simple, clair ! C’était ainsi ! L’alternance, devenue de plus en plus rapide, n’était pas, au départ, un sujet d’inquiétude ! Car elle savait s’habiller, elle était équipée ! Un chapeau de nuages à l’automne, un bonnet de flocons par grand froid…et un léger voile de brume en été pour protéger des UV…Elle avait même une écharpe d’arbres, qui ne perdaient pas ses feuilles en hiver…A présent, elle ne savait plus comment faire ! Les conifères avaient déménagé…Des feuillus s’étaient installés, bien sûr ! Mais la question de son intégrité devenait épineuse…

Elle avait entendu des ragots des quatre coins de la Terre, rapportés par les vents qui  les colportaient sans frémir. S’étaient même tenus des conciliabules secrets qui, forts de leur succès, avaient fait boule de neige et s’étaient par la suite réunis en sommet, pour parler de ce problème majeur pour les massifs ! Les Hautes Assemblées avaient désigné le coupable : l’Homme ! L’Homme avec un grand H qui déforestait, pillait, polluait…Elle, elle n’avait jamais voulu se faire l’écho de tout cela ! Après tout, les vents étaient là pour ça !  Elle avait bien senti de drôles de petites créatures. Ils grimpaient tant et si bien, lorsque la pluie s’arrêtait, que leurs visites tracèrent de longs chemins…Sur ces cimes cotonneuses, ils glissaient sans garde-fou, enchainant les chutes et les fous-rires… Pas de quoi leur chercher des poux. Ce qui lui arrivait maintenant était beaucoup plus sérieux !

A l’intérieur, lentement, une bouffée de chaleur montait ! La fièvre ? Un virus bouillonnant l’envahissait.

Elle émit un bruit sourd. Pour un peu, elle s’en serait excusée…Un grondement puissant la fit tressaillir. La voilà qui tremblait ! Un comble !  Quelque chose bougeait, lui piquait dangereusement les entrailles, quelque chose de grave qui allait la changer à tout jamais… L’intrus allait la terrasser ! Elle le savait !

Une vie brûlante se réveillait ! Une pression irrésistible se déchainait ! Elle se retenait, fort si fort pour éviter d’éternuer. Ce n’était pas possible ! Elle allait exploser ! Elle toussa et cracha un panache gris argenté.

Depuis longtemps, très longtemps, elle savait qu’elle était la plus grande, la plus belle ! Depuis longtemps, très longtemps, elle se dressait là, seule, au milieu de la plaine ! Maintenant, condamnée par un sournois sortilège, prise au piège de ses racines millénaires, elle enflammait ses pentes raides et douces d’une vague de vieux sang. La terre craqua dans un son effroyable, dans un tumulte inédit ne résonnant que pour imposer le silence. C’était le tonnerre grondant d’en bas, le tocsin long et froid des Enfers. Et tandis qu’elle cracha cette lave rouge et noire persillée des feux de ses victimes végétales, une masse énorme se leva, déracinant des arbres, délitant des torrents, détruisant la plaine…

Une autre avait surgi à ses côtés, sans demander du reste son avis. Elle n’était plus seule ! Une autre avait surgi…C’était clair comme de l’eau de roche, à présent ! Toutes ses questions sans réponse n’étaient donc que la vie. Toutes ces questions dont elle s’était fait tout un plat ! Au moins n’avait-elle pas accouché d’une souris !

©Emilie BERD 25/01/2016