LE JOUR OÙ LE TEMPS ME RATTRAPA

Je savais bien qu’il me suivait, lent et invisible, assurant de son regard sombre et insensible chacun de mes pas, les fixant dans la terre un par un, gravant ainsi ses desseins occultes et si sévères dans la voie qu’il m’avait tracée…
Je ne pouvais pas l’ignorer… Je sentais sur moi son ombre lourde, ce poids froid à l’odeur de châtaignes pourries et de tombeau tout frais.

J’avançais… Droit devant… Me concentrant sur ce long sentier qui se déployait sans aucune limite.  Son souffle court qui venait mourir dans le creux de mon cou m’ordonnait d’accélérer. Il était le vent qui gonflait mes voiles…

J’avançais… La tête haute, et les bras tendus pour toucher l’horizon qui s’étalait juste en face de moi. Il me semblait à la fois infini et multiple. Et si beau, avec ses teintes douces du soleil de l’aube, ses équipages habillés de printemps naviguant à vue… Cette force inflexible me tirait à elle, comme les rêves qui, au milieu de la nuit, s’accrochent irrésistiblement à la Lune.  Je voulais oublier ce prince obscur et invincible que le hasard perfide avait glissé dans mon dos, ce monstre qui me poussait sans cesse.

Alors j’ai marché… J’ai même couru, tant que j’ai pu… Pour ne pas tomber, j’imaginais des histoires à dormir debout. Et je m’inventais des armes faites d’épines de rose et de lianes mortes.
J’ai marché… Encore…Imaginant, naïve, réduire la distance qui me séparait de mon but…

Le paysage changea subitement… Les couleurs contrastées du printemps s’étaient fondues dans une harmonie de cannelle et de grenadine… La lumière s’affaissait, et l’air sans chaleur se matérialisait en minuscules gouttes glacées…
Ma peau frémissait mais l’hiver ne m’atteignait pas. La fatigue perçant mon crâne, je décidai de sortir de mon itinéraire pour m’asseoir un peu dans l’herbe qui hibernait désormais…

J’entendis alors une voix fascinante derrière moi… « Tu ne me vois pas, mais je suis là… Et je me prends au piège dans ta chevelure de perles et d’argent … Je creuse mes chemins tout autour de tes yeux… »
Ces mots tapaient dans ma poitrine… « Si je m’acharnais à chercher, je trouverais désormais dans les plis de ta chair, le secret de mes morsures… »
Chacun de mes muscles me crièrent de faire demi-tour… Mes pieds, cloués au sol, ne purent bouger…

Il se tenait là devant moi… Impalpable, indescriptible…
Il avait cet air arrogant qu’ont ces gens qui attendent demain comme un véritable présent…
Il s’agenouilla près de moi et me demanda : « Tu t’es perdue ?»
Je n’avais pourtant quitté la route que pour m’assoupir un peu…

J’essayais de fouiller son regard pour y découvrir quelques indices, un signe de ce qu’il me réservait, mais je n’y trouvais que du fer et du plomb… Il attrapa mon menton et m’embrassa…

Ses lèvres avaient le goût de l’acier, celui du sang dans ma bouche assoiffée…Son parfum humide remontait le long de mes narines…
Juste au-dessous de moi, le sol s’évanouissait en un espace noir et impénétrable, secoué par des ondes blanches et épaisses qui trainaient dans leur sillage des bruits étranges, des chants en lambeaux…

L’angoisse m’avait quittée, remplacée par la tristesse mêlée à une colère sourde… Une fureur enivrée par ces échos insondables qui résonnaient maintenant partout… Des extraits de vie pure qui hurlaient de n’avoir été vécues…Je devinais que c’était bientôt à mon tour de les rejoindre.

Les heures ne se comptaient plus puisqu’il était là, près de moi, à boire mes larmes de rage…
Après tout… J’avais passé mes jours et mes nuits à inventer des histoires de grand méchant loup, de sorcière alors qu’un démon m’avait hantée tout le long… Je n’avais plus qu’à attendre, et rester là, à l’entendre me décomposer jusqu’au dernier de mes os.

Je m’abandonnais à mes pensées lorsque mes doigts accrochèrent une masse brûlante et ferme… Sans hésiter, je la saisis, et le cognai avec… Une fois, deux fois… À la troisième, il lâcha son emprise, le corps renversé en arrière… Les yeux froids dans le vide… Il s’enfonça dans les remous habités, qui tressaillirent à son arrivée. Et j’ai écouté les sourires esquissés, lorsque, à s’en régaler, ces nuées  d’épouvante dévoraient leur vengeance.

Les perspectives avortées, le parcours avalé, je n’avais plus aucune raison d’avancer… Surprise par mon audace, et heureuse de cette issue imprévisible, je ne m’en trouvais pas moins désœuvrée… Et je n’avais même plus le temps à tuer…

©Emilie BERD 2 octobre 2017

 

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