L’Ange Egaré

Tous les jours, installé à la même place, il m’attendait, assis sur le banc de pierre, au centre du parc déserté.

Je posais ma tête, lourde et triste, sur ses genoux.  Il laissait courir son regard sur mon visage.
Lorsque j’ouvrais les yeux, je pouvais contempler ses ailes mouvantes et immenses aux couleurs de la lune pleine. Elles créaient tout autour de nous une éclipse réconfortante, une forteresse douce et invincible, un nid en forme d’île… Un territoire paisible n’apparaissant sur aucune carte que moi seule avais découvert.
Il me disait des histoires plutôt étranges à propos d’un endroit que je ne connaissais pas.

Là-bas, paraît-il, il y avait des astres ardents qui brûlaient de n’être que ce que l’on admire sans jamais pouvoir être touchés… A un tel point qu’ils s’élançaient, complètement désaxés, et tombaient en foudre pour éprouver le sol et goûter l’impact. On en cueillait souvent des débris.  Je t’en ramènerai un, c’est promis… 

Il y avait, à ce qu’il m’a décrit, une lumière si chaude, à faire fondre l’âme… Que les créatures de cette terre avaient mélangée maladroitement avec les ténèbres froides qui s’étendaient bien plus haut. Ces jus des fruits célestes s’assemblaient alors en une soupe tiède et bien fade, sobre et tempérée en somme… Ils ont appris à s’en contenter…

L’amour, chuchotait-il, était si épais qu’on pouvait, avec un peu d’adresse, le chatouiller et parfois l’entendre rire… De temps en temps, il arrivait qu’un inconscient par mégarde, ou un insensible par sottise, le laisse tomber. Il éclatait en milliers de morceaux sur le sol… Alors, riait-il, on suçait comme des bonbons les restes de cet amour brisé.

Et pendant qu’il parlait, pendant que j’avalais les fragments de ses souvenirs et de rêve, lui, du bout de ses ongles, épelait sur ma peau, des clavicules jusqu’aux reins, les lettres de ses mots…

Une fois, je lui ai demandé de m’emmener voir ces merveilles… Ce n’était pas possible. Il ne voulait pas. Ce n’était pas pour moi. Je devais rester là et il reviendrait me retrouver…
Au lieu de m’expliquer ceux d’un monde que je ne verrai jamais, lui ai-je dit, raconte, raconte tous les miracles qu’il y a eu ici aussi.(*)

Il ne répondit pas et continua à m’étourdir des choses extraordinaires qu’il murmurait si bien…

Et il y eut ce jour… Un jour comme autant d’autres, peut-être un peu gris… Un jour comme avant d’autres de solitude et d’ennui… Celui où ses mots gravés dans mon dos, autant de plumes qu’il avait plantées une par une, m’ont permis de m’envoler.

J’ai fait le tour de la Terre, j’ai même essayé d’embrasser le Soleil sans qu’il me consume… J’ai enchaîné les points cardinaux, en lettres capitales, jusqu’à en devenir folle à lier… J’ai regardé partout, partout où je pouvais, les détails de ses contes ricochant sans arrêt contre les parois de mon crâne…mais je n’ai jamais repéré le lieu dont il me parlait.

Alors, je suis revenue, dans ce parc déserté… Le banc de pierre n’y était plus. Et j’ai commencé à pleurer…Plus d’enceinte indestructible, plus de légende à écouter… A moins que devenu invisible, il ne marche à mes côtés…

Si vous, vous le voyez, au coin d’une rue ou dans un aéroport, dites-lui s’il vous plait que je le cherche encore… L’ange gardien que j’ai égaré… Mes ailes sont fatiguées et j’ai mal dans la tête… à m’en cogner jusqu’à l’évanouissement… Ces histoires me manquent… Dites-lui, si vous le voyez, que vous m’avez rencontrée et que j’ai juré de rester là à l’attendre…

© Emilie BERD 22 août 2017

Ecrit pour l’Agenda Ironique du mois d’Août hébergé par Laurence Délis.

Le thème était le suivant :

(*)« Raconte, raconte tous les miracles qu’il y a eu ici aussi », citation tirée du roman Jules et Jim de Henri-Pierre Roché lue sur le blog Du Jaune sur les Cils.

« De cette phrase le sens restera libre, large comme les océans, et pourra être décliné comme bon vous semble, en prose, poésie, haïku, tangua, ou pourquoi pas photos, collages, dessin… La création n’a pas de limites et sa richesse inépuisable 🙂

Seule contrainte la phrase citée devra apparaître dans votre texte ou toute autre création choisie. »

 

 

 

 

 

VENT

Je l’entends là flânant le long des fenêtres
Et des murs,
Fouillant quelques fissures,
Pour qu’enfin sa rôde s’arrête.
Il suit les failles et pénètre.
Tremblent portes et rideaux
Devant ses cris de revenant.

Je l’attends là effleurant juste mon visage
Et mes yeux
Filant dans mes cheveux
Des fragments d’étoile et d’orage
Alors, il se glisse et engage
Ses frissons sur ma peau
Par son assaut effervescent.

Je m’étends là sa fraicheur ressuscitée,
Brutale.
De l’amour en rafales…
L’eau salée perlant m’a quittée
Sous ses caresses précipitées.
Ma bouche fait écho
À ses souffles languissants.

Je l’entends là éloignant ses ondes exquises.
Une trêve…
Je retrouverai en rêve
Ses nuances de blanc indécises
Le goût de la mer qu’il a conquise.
Lorsque j’aurai trop chaud
L’ardeur le ravivant d’autant.

©Emilie BERD 7 août 2017