UN ECRIVAIN DU DIABLE ! (3 et fin)

Le lendemain, à la fin de son jogging quotidien, il reçut une alerte sur son smartphone. Le chroniqueur Xavier Nolan avait été retrouvé mort, à l’aube, dans son loft parisien. Les articles relataient une mort subite, bien que des éléments curieux, à son domicile, interrogent les journalistes…Tous les sites d’information titraient sur ce décès énigmatique…Enigmatique… « Tout ce qu’ils ne comprennent pas est énigmatique » se dit Pierre.
Il n’était pas du genre à se réjouir de la disparition de quelqu’un. Même si ce quelqu’un lui avait fait du tort, même si ce quelqu’un avait pris plaisir à le descendre médiatiquement pour un peu d’audience… La nausée, au contraire, le secouait face à cet évènement tragique, qui jeta l’interview désastreuse aux oubliettes, par une coïncidence ironique.

L’humiliation publique évitée, il ne lui en restait pas moins un pesant embarras qui paralysait sa plume.
Une phrase revenait sans cesse, pendant ses nuits sans sommeil…Une phrase qui lui cognait dans le crâne comme on frappe avec un heurtoir contre une porte lourde…L’écho d’un sort jeté pour le purger de ce paradoxe vital, ce besoin inhumain qui lève les vivants et enterre les morts. Cette phrase, elle venait cramer l’essence des promesses, et racler les puits du désir…
Au crépuscule du soir ou du matin, à l’heure du crime ou de la sérénité, ce refrain lancinant vandalisait sa raison… Ces notes dingues, dans sa conscience, allumaient un feu macabre, autour duquel ses pensées tournaient en orbite…Il ne pouvait plus fermer l’œil.
« Aucun éditeur, aucun chroniqueur, aucun style ne te résistera. » D’où venait cette parole ? Qui l’avait prononcée ? La brume qui enveloppait cette soirée diabolique se dissipait au fur et à mesure de la multiplication des insomnies…Et si c’était vrai? Etait-il possible, rien qu’un peu, que cette discussion avec ce César ait eu lieu ? Etait-il possible que la mort de Xavier Nolan fut un assassinat dont il était le complice ? Avait-il vendu son âme au diable ?

Pierre n’osait imaginer une réponse affirmative, car, même l’esprit intoxiqué, il ne se figurait pas capable d’un tel acte…
Assommé par sa douleur, effrayé par les supplices infernaux, il s’ébrouait dans ce tribunal impitoyable, où le jugement dernier rendait une sentence terrible et sans appel.
Puis les nuits grignotèrent le jour, mettant peu à peu fin à l’alternance salutaire de l’ombre et de la lumière. Et il finit par ne plus mettre un pied dehors…

C’était les voisins de la rue des Cordonniers, les époux Mathews, des retraités anglais très affables au demeurant, qui avaient contacté les pompiers. Ces derniers avaient trouvé Pierre étendu sur le sol, au milieu du couloir qui reliait le salon à la salle à manger. Les murs intérieurs de la maison étaient couverts de mots dessinés au feutre rouge, parce que, expliquera t-il plus tard, il lui était impossible d’arrêter d’écrire…
Pierre fut interné quelques mois à l’Hôpital Saint Charles. Le psychiatre lui avait expliqué qu’il souffrait d’un « syndrome de dissociation de la personnalité, probablement causé par son succès sans précédent » que « la guérison était conditionnée par une prise rigoureuse de son traitement. » Et non sans lui avoir préalablement demandé une dédicace de son roman, il lui fit promettre de se reposer…Pierre avait surtout compris, lorsqu’il fut enfin en état de comprendre, que s’il voulait sortir de cet hôpital, il ne devait plus parler de lutin rouge, de César ni d’obscures transactions…Le repos, il le souhaitait aussi. Mais à défaut du repos céleste qu’il ne connaitrait jamais, il aspirait à un répit terrestre…Et ce n’était pas dans sa maison du bord de mer qu’il le trouverait…Cette maison, il y avait peu vécu et il savait à ses dépens que ce n’était qu’un endroit de passage, une transition…

Les badauds qui l’observaient sur la plage avaient disparu…De toute façon, il ne courait plus ! Madame Mathews lui avait ramené un tas de papiers. Pendant l’hospitalisation de Pierre, elle enlevait le courrier qui dépassait de sa boite aux lettres car, disait-elle, « Une boite aux lettres pleine attire les cambrioleurs ». Pierre la remercia pour sa prévenance.
Il l’enviait, cette petite dame toute menue, toute jolie dans son bermuda gris et son T-shirt rose…Il voyait bien en la regardant que la chaleur de la vie s’évaporait. Ses cheveux étaient de la couleur des eaux glaciaires des hauts sommets, d’un éclat si pur que le soleil y animait des reflets jaunes et bleus luminescents. Ses paupières clignaient souvent, luttaient contre le vent et les poussières qui leur rappelaient qu’il faudrait bientôt se fermer…

Il aurait aimé être à sa place…Eprouver cette ineffable attente mêlée de crainte et de regrets. « Heureux les pauvres d’esprit, se dit-il en riant, car le temps compte pour eux ! »…Pour lui, il n’était rien d’autre qu’une formalité à accomplir avant sa condamnation.
« – Le diable est-il déjà venu vous voir, Madame Mathews ?
Pardon ?
– Le diable ? Vous savez ? Est-ce qu’il est déjà venu vous rendre visite ?
– Il faut…Il faut vraiment que je parte.
»
Lui aussi, il fallait qu’il s’en aille, vite !

Les murs de sa villa repeints, il la vendit sans difficulté. Et pour s’abriter, il habitait désormais un chalet dans les Alpes. Les massifs saupoudrés déglaçaient ses angoisses. Là il apprenait à apprivoiser sa solitude, à discerner ses arômes subtils. Elle était son allié, sa compagne aimante… Elle avait toujours été présente, ostensible ou discrète. Il la flattait à travers les chemins escarpés de montagnes, lui dédiait des poèmes, des recueils entiers. Car il continuait à écrire. Il ne s’en privait pas. A quoi bon chasser les démons, ils reviendraient en nombre et au galop !
Mais voilà, les nouvelles bucoliques, les romans d’amour, les polars, il en était lassé. « La laisse est tendue, pensa t-il, pourquoi ne pas essayer de s’amuser ? » et il se laissa tenter par les histoires drôles ! Comme toujours, la tâche lui parut aisée. Il en publia quelques unes dans une revue du coin. Puis les éditeurs le sollicitèrent régulièrement !

Evidemment, elles plaisaient. Elles plaisaient tant… C’était pourtant couru d’avance, au prix que lui coûtait ce talent ! Du haut des cimes, il atteignait un public large, voire inattendu, puisque dans la fosse de l’Enfer, le Malin ne s’ennuyait plus ! Des bruits couraient dans la galerie des tortures qu’il ne pouvait plus se passer de Pierre et de ses lectures, au point de lui avoir promis l’immortalité pour divertir son éternité. Ses sbires en avaient des sueurs froides. Que pouvaient-ils tirer de ce Diable ? Mais pour lui, tout ça n’importait plus, il lisait désormais les histoires de Pierre et en serait mort de rire, s’il avait pu !

©Emilie BERD 12/05/2016

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