UN ECRIVAIN DU DIABLE !(2)

Lorsqu’il se réveilla, vers midi, Pierre convint qu’il en tenait une bonne !

Pour des raisons dont le secret était encore noyé dans ses veines gonflées, la seule vue de la bouteille de whisky le dégouta. Il ne put réprimer un spasme. C’était un signal ferme, un ordre clair ! Sans attendre la réplique, il se précipita aux toilettes. Quelques bribes de sa conversation avec César lui revinrent en traversant le couloir, mais il devait en priorité se pencher sur autre chose que sur ces visions éméchées.

Une fois l’étape brutale du lavage d’estomac terminée, il s’assit sur le carrelage pour essayer de se souvenir…Rien de ce qui lui revenait en mémoire ne pouvait être réel…
Il se sentait mieux. Il se leva sans chanceler, sûr de ses pas. Et plutôt que sa rasade d’alcool matinale, il avala un café noir.

Son regard flottait dans la cuisine, mi-endormi mi-ahuri, essayant à la fois de se rappeler ce qui s’était passé et d’oublier ce qui lui en restait. Dans le bac de l’imprimante, gisaient les feuilles imprimées la veille ! Il les ramassa et sans les lire, mit le paquet à la poubelle.
Pierre sentit un grondement sourd monter en lui, une sorte d’impatience, une effervescence. Il s’agita nerveusement devant son PC comme un chien fou tournerait autour de son panier sans le reconnaître. Enfin, il s’installa, prit une grande inspiration et se mit à écrire, à écrire sans fin mais à écrire si fin ! Au rythme de ses doigts s’élevait, de son clavier, une musique fluide et magique de celle que les mains habiles du pianiste virtuose répandent dans le corps des mélomanes jusqu’au vertige. De l’encre noire, il habillait les pages nues. Il figeait sans faillir les murmures sournois de ses personnages, les dédales de leurs sentiments vertueux, et sa propre espérance…. Le temps n’existait pas, la soif non plus.

C’est à partir de ce moment-là que tout s’accéléra ! A l’envoi de son manuscrit, les maisons d’édition ne cessèrent de le harceler pour obtenir le contrat ! Lui qui avait oublié jusqu’à la sonnerie de son téléphone, calfeutré dans son isolement où seuls les borborygmes internes et ses marmonnements d’ivrogne troublaient le silence, il fut d’abord gêné par cette attention nouvelle. Et puis, il s’était rapidement habitué ! Il recevait des cadeaux et des fleurs de ses courtisans qui voyaient en lui un auteur à succès.
Le livre, enfin publié, fut reçu avec un engouement phénoménal. Quelques semaines après sa sortie, il fut édité en cinq langues et on parlait de l’étudier au lycée dès la rentrée.
Devant cette ascension inédite, Pierre dut changer de vie ! Il quitta son travail, il emménagea au bord de la mer, s’offrit une voiture de course et tous les gadgets à la mode. Il connut une femme, puis une autre…

Il faisait même du sport ! Ses admirateurs pouvaient le voir traverser chaque matin, en courant, l’unique rue, la rue des Cordonniers, qui séparait sa maison de la mer pour rejoindre la côte et longer la plage à pleine foulée.
De loin, il sentait les autres le flairer et le reconnaître…Il aimait ça ! Il avait peur parfois de se faire dévorer, et pensait sérieusement à engager un garde du corps mais, malgré tout, il appréciait cette notoriété.

Pierre était l’invité que toutes les émissions, littéraires ou non, s’arrachaient. Cela avait l’air si simple ! Comment n’avait-il pas franchi les barrières de l’édition plus tôt ? C’est justement en répondant à cette question, posée par un chroniqueur du dimanche, Xavier Nolan, que Pierre commit une erreur.
« – Je ne sais pas ! Une rencontre peut-être…Une sorte d’illumination…
– Vous communiquez peu sur votre manière d’écrire. Aujourd’hui, j’aimerais en savoir plus ! Comment travaillez-vous ? Quelles sont vos influences ? Cette histoire d’amour que vous racontez dans votre livre, l’avez-vous vécue? Mais surtout, s’agit-il vraiment de votre premier roman, car j’ai tout de même du mal à croire que l’on se réveille un matin écrivain de best-seller !
– Pourtant…Je ne dis pas qu’écrire est facile ! En général, cela demande temps et travail.
– En général ? Vous ne vous comptez pas parmi les généralités ? Vous êtes hors norme !
– La réussite de mon roman tend à le démontrer !  Bon, je ne peux pas vous en vouloir ! Tout bien considéré, que connaissez-vous de l’écriture ?
– Nous ne sommes pas là pour parler de moi, mais j’ai tout de même…
– Je vous parle d’écriture, de littérature, pas de vos bouquins ridicules !
»
A ce moment, devant le sourire narquois du chroniqueur, il comprit qu’il avait perdu, que son arrogance faisait déjà le tour des réseaux sociaux et que l’épisode allait bientôt être relayé par les journaux à sensation. Son essor s’achèverait en même temps que l’émission… Il essaya de trouver une parade, une personne parmi ses nouvelles connaissances qui aurait pu l’aider… Mais il était trop tard. Personne ne pouvait plus rien pour lui !

Lorsqu’il fut rentré, seul, il pensa au réconfort qu’il aurait pu trouver dans une bonne bouteille… Un haut-le-cœur violent l’en dissuada. Il but un grand verre d’eau et veilla en ressassant l’exercice raté.

©Emilie BERD 12/05/2016

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