AGENDA IRONIQUE DU MOIS DE MAI

Ce mois-ci, le thème de l’Agenda Ironique est « En attendant le prochain pont« .

Voici ma participation.

RENDEZ-VOUS

Le long des chemins, l’ange avançait. Il avança ainsi durant des mois, des années peut-être…Revenant sans hésitation à son point de départ, lorsqu’il s’était égaré…Sans relâche et jusqu’au bout, jusqu’à ce jour où la terre attendue lui tendit les bras.

Les repères que sa mémoire comptait étaient là : le vieil arbre du pendu qui dégageait une odeur de pluie en secouant ses branches, la rivière sombre qui défilait sans bruit le long de blocs de pierre mousseux et le ciel pourpre, dont il pouvait admirer le pouls tressauter en éclats électriques.
C’était la première fois, depuis le début de son voyage, qu’au-delà des monts s’étalait un ciel d’une telle couleur. Ce n’était pas un mirage causé par son épuisement, ce n’était pas un rêve puisqu’il ne dormait pas, c’était le sang des empereurs versé dans la plaine qui remontait pour inonder le firmament.
Cette lumière pauvre laissait échapper du sol des ombres tristes qui ressemblaient à la mort. L’herbe désolée se couchait dans leurs larmes…Il était au bon endroit.

Il s’assit sur le bord de la route, relevant ses grandes ailes pour ne pas les salir. Il ouvrit son sac en bandoulière, prit sa gourde en cuir et bu quelques gorgées. Son expédition n’était pas terminée. A présent, il lui fallait attendre. La patience était l’une de ses plus grandes qualités…Il avait été choisi pour cela. Il savait se battre évidemment, mais du monde où il venait ce n’était pas une exception… « Un signe apparaîtra devant toi », lui avait-on appris…Il fixait l’horizon pour ne pas rater la brèche. Il était prévu que s’ouvre une porte, un passage en quelque sorte. Il ne savait pas vraiment où. Il ne savait surtout pas quand. Il savait que le pont qui lui donnerait accès à la Terre se révèlerait ici. Il avait une mission importante à y effectuer…Cette ouverture n’apparaissait que tous les deux mille ans, à peu près…Il ne fallait pas la laisser passer !

Les heures passaient comme l’eau qui coulait à ses pieds, lente, en silence… Il remarqua des mouvements réguliers qui ondulaient à la surface. Il n’était pas rare, dans ces contrées de rencontrer des créatures étranges. Elles n’étaient jamais hostiles. Il observait ce manège, curieux et amusé. Parfois, il entendait de petits clapotis, et des bulles d’air qui éclataient, en rire groupé, dans des notes de musique. Parfois, il sentait sur sa peau le frisson délicat d’une douce berceuse, celui qui glisse amoureusement quand l’éveil se rend au sommeil mais que l’œil implore quelques secondes encore… Une fois, il s’approcha de la rive.

Il vit son propre reflet, et juste après, il vit le visage d’une jeune fille qui lui souriait…Ses yeux d’un bleu-argent contrastaient avec l’eau noire. De ses hanches, tombaient deux courbes en écailles émeraude qui s’achevaient en nageoire. Il voyait dans son regard le tout et le rien, le commencement et la fin. Les dents blanches de la sirène mordaient dans l’esprit de l’ange, une morsure que seule sa bouche humide aurait su goûter. Elle était belle.

Dans une éclaircie magique, le jour se fit. La beauté découverte façonnait tout à l’entour. De l’apocalypse, l’environnement devint merveille. Le soleil en paillettes flottait autour d’eux. La vie se réveillait, l’oiseau au ciel, l’agneau sur la terre et, sur l’eau, dansaient un cygne et quelques canards. Il était heureux.

Quand le ciel s’ouvrit hurlant par orages la douleur de sa plaie béante, l’ange ne bougea pas. Quand le pont s’offrit comme la récompense de ses efforts, comme l’espérance à tire d’ailes, l’ange le désavoua. Il ne pouvait quitter cette vision d’amour qui s’étendait, cette promesse de passion qui l’attendait. Et alors que le ciel pansait sa blessure, alors que le pont s’effaçait, la sirène lui prit la main et lui murmura : « Allez, viens…en attendant le prochain… »

©Emilie BERD 13 mai 2016

643 mots

 

40 réflexions au sujet de « AGENDA IRONIQUE DU MOIS DE MAI »

  1. Ouaouh, ton texte est somptueux ! Un peu occupée, j’ai failli rater l’agenda et je découvre ton texte aujourd’hui, admirative, somptueux, il n’y a pas d’autre mot ! Quel choix d’images, tiens je vais relire, c’est un texte d’anthologie ! tu es une grande, écris, écris encore ! stp !

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  2. Les mots n’y suffisent pas pour exprimer tellement c’est beau.
    Magnifique rencontre, racontée avec beaucoup de style, c’est une pièce de collection. je dois dire que j’ai été subjuguée, et que j’ai bien du mal à en sortir.
    J’espère que le prochain pont n’arrivera pas trop vite et que l’ange goûtera à fond à cet instant de grâce partagé avec la sirène. Et puis je verrai les sirènes avec des yeux bonheur après ça.

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  3. Ping : L’agenda ironique de mai : par ici les textes ! – Camille Lysiere

  4. Ben dis donc, je crois que c’est peut être le plus beau que tu aies écrit ! Vraiment, c’est réussi, c’est une symphonie de couleurs et d’images , du début à la fin. Et en plus, même les anges sont faibles, comme les hommes…ce qui prouve que les hommes sont des anges non ??
    Bisous, je repasserai le lire plus tard !

    Aimé par 1 personne

  5. Emilie, il faudrait inventer un mot pour dire combien ton texte est beau…
    Une pure merveille…une merveille de pureté…

    L’arc-en-ciel étant considéré comme le « pont » entre la Terre et le Ciel…j’avais la vague idée d’écrire un texte sur ce sujet…mais je n’aurais pas pu écrire aussi bien que toi…
    Aucun regret donc…

    Bises.

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  6. Waouh, il est magnifique ce texte, je l’ai relu deux fois et je crois bien que je vais repasser le lire une troisième ! Moi qui adore les contes en plus, ça ne pouvait mieux tomber et puis, et puis…deux mille ans d’amour à venir ça ne se refuse pas non ? Comme Mindounet, je dirai que c’est un de tes plus beaux textes ! Bravo ! 😀 (je suis fière de toi mais j’ai appris que tu étais kidnappée par un minitel, ma pôvre ! Les enfants vont bien j’espère ?? 😆 ) Gros bisous 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Hi Hi Hi! J’étais dans une contrée où le wi-fi ne traverse pas les murs😳 Les enfants s’en sont bien sortis, je crois! Ils profitent désormais de la nouvelle addiction de leur mère (encore??), du genre « Elle est sur Internet et pas nous! C’est pas juste! »
      Bref, si ça continue. J’vais avoir droit à un sitting ou une nuit debout (selon l’heure) dans la maison!!!
      Merci beaucoup ! Un ange qui refuse de s’envoler et plonge pour une belle sirène…c’est un peu l’amour impossible rendu possible…
      Gros bisous

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  7. Un feu d’artifice de mots magnifiquement choisis.
    J’en ai des frissons. C’est vraiment très beau, sincèrement !
    bravo ma luciole !!!
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  8. Ping : Today is THE day ! – Camille Lysiere

  9. eh voilà ! Encore un qui a trop écouté le chant des sirènes ! Pourtant, un ange ! Quand même ! Mais personne donc ne leur résiste ? Tu l’as endormie avec tes jolis mots ! Il en a perdu la raison ! Bravo pour ce texte magnifique

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