MONTAGNE

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Depuis longtemps, très longtemps, elle savait qu’elle était la plus grande, la plus belle ! Depuis longtemps, très longtemps, elle se dressait là, seule, au milieu de la plaine ! Et elle en était la Reine ! Mais aussi loin qu’elle pouvait s’en souvenir, aussi loin qu’elle pouvait creuser dans sa mémoire, c’était bien la première fois que ça lui arrivait !

De la mémoire, elle en avait ! Elle se souvenait même de sa naissance !

Elle entendait encore les blocs souterrains qui la poussaient jusqu’au ciel…Elle était née de ces amours tectoniques brutales qui plissent et qui hissent, de ces humeurs telluriques qui soulèvent l’immuable et le rendent malléable comme de la pâte à modeler.

Elle se rappelait de tout ! Des premières plantes, gigantesques, qui sont venues lui chatouiller les côtes, des premiers mammifères qui venaient boire à ses ruisseaux, des orages violents qui incendiaient parfois ses forêts, et des pas sur ses chemins balisés…Mais, de mémoire de montagne, c’était bien la première fois…Elle frissonnait à la moindre bise, et avait cette sensation de vertige, ce qui, faut-il le préciser, était dans sa condition, pour le moins ridicule…

Le temps…Peut-être était-ce le temps ?  Il lui semblait de plus en plus étrange…

Pas le temps qui passe, non ! Parce que lorsqu’on est une montagne, le temps qui passe n’a pas prise. Lorsqu’on est une montagne, ce qui a prise, ce sont les pitons rivés à jamais sur les flancs, ce qui a prise, ce sont les piolets qui blessent la paroi, qui la pulvérisent plus vite…Mais le temps qui passe…

Le temps qu’il fait, ah, ça oui ! C’était bien ce qui la perturbait…Rien n’était plus comme avant !

Avant on avait chaud, trop chaud, puis on avait froid, très froid. C’était simple, clair ! C’était ainsi ! L’alternance, devenue de plus en plus rapide, n’était pas, au départ, un sujet d’inquiétude ! Car elle savait s’habiller, elle était équipée ! Un chapeau de nuages à l’automne, un bonnet de flocons par grand froid…et un léger voile de brume en été pour protéger des UV…Elle avait même une écharpe d’arbres, qui ne perdaient pas ses feuilles en hiver…A présent, elle ne savait plus comment faire ! Les conifères avaient déménagé…Des feuillus s’étaient installés, bien sûr ! Mais la question de son intégrité devenait épineuse…

Elle avait entendu des ragots des quatre coins de la Terre, rapportés par les vents qui  les colportaient sans frémir. S’étaient même tenus des conciliabules secrets qui, forts de leur succès, avaient fait boule de neige et s’étaient par la suite réunis en sommet, pour parler de ce problème majeur pour les massifs ! Les Hautes Assemblées avaient désigné le coupable : l’Homme ! L’Homme avec un grand H qui déforestait, pillait, polluait…Elle, elle n’avait jamais voulu se faire l’écho de tout cela ! Après tout, les vents étaient là pour ça !  Elle avait bien senti de drôles de petites créatures. Ils grimpaient tant et si bien, lorsque la pluie s’arrêtait, que leurs visites tracèrent de longs chemins…Sur ces cimes cotonneuses, ils glissaient sans garde-fou, enchainant les chutes et les fous-rires… Pas de quoi leur chercher des poux. Ce qui lui arrivait maintenant était beaucoup plus sérieux !

A l’intérieur, lentement, une bouffée de chaleur montait ! La fièvre ? Un virus bouillonnant l’envahissait.

Elle émit un bruit sourd. Pour un peu, elle s’en serait excusée…Un grondement puissant la fit tressaillir. La voilà qui tremblait ! Un comble !  Quelque chose bougeait, lui piquait dangereusement les entrailles, quelque chose de grave qui allait la changer à tout jamais… L’intrus allait la terrasser ! Elle le savait !

Une vie brûlante se réveillait ! Une pression irrésistible se déchainait ! Elle se retenait, fort si fort pour éviter d’éternuer. Ce n’était pas possible ! Elle allait exploser ! Elle toussa et cracha un panache gris argenté.

Depuis longtemps, très longtemps, elle savait qu’elle était la plus grande, la plus belle ! Depuis longtemps, très longtemps, elle se dressait là, seule, au milieu de la plaine ! Maintenant, condamnée par un sournois sortilège, prise au piège de ses racines millénaires, elle enflammait ses pentes raides et douces d’une vague de vieux sang. La terre craqua dans un son effroyable, dans un tumulte inédit ne résonnant que pour imposer le silence. C’était le tonnerre grondant d’en bas, le tocsin long et froid des Enfers. Et tandis qu’elle cracha cette lave rouge et noire persillée des feux de ses victimes végétales, une masse énorme se leva, déracinant des arbres, délitant des torrents, détruisant la plaine…

Une autre avait surgi à ses côtés, sans demander du reste son avis. Elle n’était plus seule ! Une autre avait surgi…C’était clair comme de l’eau de roche, à présent ! Toutes ses questions sans réponse n’étaient donc que la vie. Toutes ces questions dont elle s’était fait tout un plat ! Au moins n’avait-elle pas accouché d’une souris !

©Emilie BERD 25/01/2016

 

 

 

 

 

 

23 réflexions au sujet de « MONTAGNE »

  1. Wooow c’est fin Emilie ! Au fil des mots on respire avec la montagne, on souffre avec elle… Elle s’humanise tellement que ses doutes et ses émotions ont une consistance inattendue…
    T’ai je déjà dit que tes mots étaient à chaque fois plus beaux? J’aime beaucoup
    Joyeux dimanche Emilie

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  2. Très beau texte…il prend de l’ampleur au fur et à mesure. L’avant dernier paragraphe est magnifique…vraiment. En plus, c’est un texte qui fait le lien entre l’éternel et l’actualité, l’éphémère en quelque sorte…
    Ta photo, je l’ai déjà vue il me semble non ??
    Bisous 😀

    Aimé par 1 personne

  3. Hé, mais j’avais manqué ce texte là… ça aurait été dommage ! Bien mené et une très belle chute drôle et sensible qui permet de relâcher un peu la tension accumulée dans la lecture.
    je risque une suggestion : et si tu écrivais au présent ? je me le permets parce que c’est ce que j’ai fini par faire, et , paresseux, e trouve ça plus facile à lire et à écrire. Bon, j’l’ai dit, tu peux me balayer d’une avalanche 🙂

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    • Hi Hi! Merci beaucoup Carnetsparesseux.
      Pour le présent, j’avoue avoir une réticence même si je suis d’accord avec toi sur ses qualités, je trouve qu’il ne fait pas assez ressortir de profondeur…Mais ce n’est que mon avis et ceci étant dit mon texte pour les Plumes, samedi est en grande partie au présent!
      Je note tout de même car c’est étrange, mon cher et tendre de mari m’a fait la même remarque!
      Pas d’avalanche en vue, les suggestions sont bienvenues! Sinon je modère 😄😄😄

      Aimé par 1 personne

      • Si tu acceptes les suggestions, j’insiste gentiment, en trois points :
        1, argument de facilité : Si tu écris au présent, tu as le passé pour les trucs plus anciens et le futur pour les machins à venir. Alors que si tu écris au passé, c’est déjà plus trapu de rendre compte d’événements plus anciens sans paumer ton lecteur !
        2, argument d’intensité : en écrivant le plus simplement possible, tu as de la réserve (de vocabulaire, de verbe, de point d’exclamation !!) pour les moments que tu veux accentuer. Si tu écris « à fond », tu réduis tes effets possibles.
        3, argument de « tu te moques de moi » ? c’est pas le passé simple (ou n’importe quel effet de grammaire) qui donnera de la profondeur à ton histoire : c’est l’ensemble des mots, des phrases, et, en dernière analyse, c’est toi et tu me sembles plutôt douée pour ça.
        Et -ça résume tout – si ton mari le dit, rappelles-toi que tu lui dois obéissance (ok, je sors 🙂 )

        Aimé par 2 people

    • Du talent, Rooo! Merci beaucoup Dominaco, je suis émue. Je suis heureuse que ca te plaise!
      C’est vrai que je m’amuse en écrivant! Peut être trop…Je crois que je peux dire que je prends mon pied😄😄😄Bref, c’est addictif, comme on dit aujourd’hui…
      Bises du vendredi soir

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    • Et elle m’a permis de jouer avec les mots. J’aime la montagne, c’est vrai…Je ne fais ni alpinisme ni ski de randonnée.Une randonnée pédestre me suffit amplement, mais elles sont splendides et en ont vues bien plus que nous😉
      Bisous Monesille

      Aimé par 1 personne

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