Une journée de ski

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Il était 7h00. Le réveil n’avait pas encore sonné mais elle ne dormait plus depuis longtemps déjà. Elle était habituée à ces heures un peu étranges entre l’insomnie et la grasse matinée. La lucidité la prenait vers 4h00 et la liste des choses à faire, les conversations imaginaires s’égrenaient jusqu’à 7h00. Une sorte de récitation incantatoire afin d’éliminer les ondes néfastes, d’éloigner les mauvais esprits.

De toute façon, elle n’y pouvait pas grand chose. Elle faisait avec…
Les somnifères la transformaient en zombie…Ils l’aidaient à dormir sans doute, mais la journée suivante, elle retrouvait le sel dans le frigo, les clefs de voiture dans le tiroir à couverts, un gilet dans la poubelle. Alors, elle faisait sans…
Et puis, 4h00, ça allait encore. L’insupportable, c’était lorsque, sans raison apparente, la conscience surgissait plus tôt…à 2h00…Passer cinq heures à ressasser…Quel ennui.
Souvent, ces matins-là, après 5 heures de chants intérieurs, des feux follets commençaient à danser devant ses yeux fermés. Des courbes incandescentes se dessinaient derrière ses paupières soudain devenues lourdes. L’instant magique où le rêve s’ébauchait dans la toile électrique de ses synapses. Et tandis que le voile tombait, elle partait naviguer au loin…au moment de se lever… C’était d’un commun ! Mais c’était dimanche, ce matin.

« – ça va ? »
Son mari était réveillé, lui aussi. Il avait prévu de partir avec les enfants pour une journée de ski. Départ prévu à 8h00. Il se leva rapidement, s’ensuivit un branle-bas de combat rythmé par le choc des cuillères contre les bols de céréales, le chuintement assourdissant des combinaisons de ski et les gloussements des enfants électrisés par la perspective d’une belle journée.
« – Tu pourras rentrer quelques bûches de bois, avant de partir. »
Il avala une dernière gorgée de café et s’exécuta.
A 7h50, ils étaient partis. Elle avait entendu le coffre de la voiture se refermer sur les 3 paires de ski, les casques et les sandwichs qu’il avait attentivement préparés la veille. Puis le moteur de la voiture…Puis le silence…
Elle s’était levée pour tous les embrasser. Elle avait hésité, mais une pensée sordide avait traversé son corps et l’avait littéralement dressée sur ses pieds.
« – Tu m’enverras un message à votre arrivée ?
– Dans la benne ?
– Quand vous serez arrivé.
– Ok »
Elle était retournée au chaud sous la couette en attendant que sa puce l’appelle, elle qui, au premier étage, dormait comme un bébé. Et sa puce l’avait sortie du lit.

La matinée s’était déroulée sans rien d’exceptionnel : lectures d’histoire, dessins animés, coloriages, comptines. Les rayons du soleil transperçaient la pièce principale. Elle pensa que c’était une merveilleuse journée pour descendre à toute allure les pistes enneigées. Ils devaient être contents, tellement contents. Vers quelle station étaient-ils partis, déjà ? Elle ne s’en souvenait plus. Elle, séparée d’eux…Elle sortit la table à repasser pour chasser toute suite à ce début de phrase. Après le repassage, elle se sentait mieux. Elle avait fait quelque chose pour demain.

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Ensuite, s’était enchaînée une série de luttes avec la petite: pour qu’elle enfile ses habits, pour qu’elle termine son repas, pour qu’elle fasse la sieste…

Une fois qu’elle l’eut couchée dans sa chambre, elle s’assit sur le canapé et prit machinalement son téléphone portable. Il était 15h00. Aucun message.
Il avait probablement oublié…Il ne se doutait pas à quel point ces messages, contraignants pour lui certes, la rassuraient. Il avait probablement oublié.
Elle essaya de le joindre, elle tomba directement sur le répondeur. Elle hésita à laisser un message. Peut-être n’avait-il pas senti le vibreur de son téléphone dans sa poche? Peut-être n’avait-il pas de réseau ? Peut-être n’avait-il plus de batterie ?

Elle voulut penser à autre chose. Elle alluma le poste de télévision, exécuta un zapping rapide. Ce n’était pas fameux…Un dimanche après-midi… Un vent glacé soufflait dehors. Le bois qu’il avait ramené tôt ce matin brûlait dans la cheminée. Le soleil brillait toujours.

Elle éteignit le poste de télévision. Elle prit un livre, mais les lignes et les pages défilaient sans aucun sens. Elle voulait en avoir le coeur net ! Elle saisit son téléphone et essaya de le joindre à nouveau. Encore le répondeur ! Cette fois-ci, elle laissa un message : «Coucou, c’est moi. Je voulais juste avoir des nouvelles. J’espère que vous vous éclatez ! Je t’aime ». Il était 16h00 passées.

Il allait sûrement la rappeler dans quelques minutes. Il n’avait pas entendu son appel, filant librement sur les pentes, plaisantant avec ses enfants ou se réhydratant à l’occasion d’une pause. Il n’avait pas entendu son appel, consolant sa fille d’une mauvaise chute, godillant rapidement pour rattraper son fils trop exalté pour s’arrêter…
Pourtant, si elle était tombée directement sur le répondeur, c’est que le téléphone de son mari était coupé…A moins qu’il était déjà en cours d’appel…Qui pouvait-il bien appeler un dimanche après-midi en pleine session de ski ? Sa mère ? Les secours ?

Un de ses enfants était peut-être blessé. Il ne l’avait pas encore prévenu parce qu’il était trop préoccupé…Il attendait l’avis des médecins aux urgences… Il craignait sa réaction.
A son appel, elle partirait sans attendre. Elle réveillerait la petite qui hurlerait évidemment, elle ne comprendrait pas. Elle devrait penser à prendre quelques biscuits et de l’eau. Dans les hôpitaux, rien n’était prévu pour les enfants accompagnants, attendant, assoiffés et affamés, des heures durant que l’on fixe le sort d’un des membres de leur famille. Ne pas oublier les biscuits et l’eau…

Etait-ce lui qui s’était blessé ? Avait-il son numéro sur lui ? Comment saurait-elle ? Ses enfants ne connaissaient pas son numéro de téléphone. Il faudrait prendre le temps de leur apprendre, leur faire réciter, plusieurs fois, pour éviter de l’oublier dans un moment de panique…Comment saurait-elle ?
Tout lui revint d’un coup. Leur rencontre sur Les Champs Elysées, les pubs enfumés, les disputes, les voyages, la belle famille, le mariage, le 1er enfant, le 2e enfant, le 3e enfant et son départ ce matin.
Lui avait-elle assez dit qu’elle l’aimait ? Il avait raté un virage ou était-ce à cause du verglas?
Il faudrait joindre toute la famille…

Elle sursauta. La clef tourna dans la serrure et la porte s’ouvrit ! Elle se dit alors qu’il fallait vraiment qu’elle dorme un peu plus.

© Emilie BERD 08-02-2015

11 réflexions au sujet de « Une journée de ski »

  1. Effectivement : il y a eu une grosse panne de News depuis les dernières Plumes ! J’ai eu le même souci avec deux autres WP (rarissime) ! 😦 Bouh !
    Une journée menée tambour battant, on y est, on s’y croit ! 😉
    Tu habites la haute-Savoie ? Ma cousine vit à Combloux depuis 30 ans…et je n’y suis jamais allée, shame ! 😀

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    • J’ai remarqué que parfois les abonnements s’annulaient de leur propre initiative😠 Tes visites sont toujours un grand plaisir!Oui j’habite pas loin du Léman. Il fait grand beau ces jours ci. Si on se laisse aller, on peut penser au printemps!

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      • Ha oui, le lac Léman, carrément ! On est vraiment à l’opposé (est-ouest) ! Ici il fait doux (micro-climat océanique), on n’a jamais de neige (bouh !). Pour les News je ne sais pas ce qui s’est passé car ta dernière je l’ai eue mais c’est bien la seule ! Pour les Plumes j’étais venue avec le lien chez moi donc je n’avais pas tilté ! 😉
        Bisous

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